Jeudi 8 février 2007
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Interview dans Le Figaro du 8 février 2007:
Si l'université redevenait le maillon fort de la société...
Par Vincent Berger,
Professeur à l'université Paris-Diderot-Paris-VII,
Directeur de l'UFR de physique,
Membre de l'Institut universitaire de France.
L'émergence de pays en forte croissance, tels que la Chine, l'Inde, et bien d'autres, lance à la France un défi considérable : pour rester dans le concert des pays les plus riches et, entre autres, conserver son niveau social, notre pays doit maintenir une industrie compétitive et conquérante. Le salaire d'un Chinois étant entre 5 et 30 fois inférieur à celui d'un Français, la fabrication du plus grand nombre de produits industrialisés n'est plus possible chez nous. À part le tourisme, le luxe ou l'agroalimentaire, la force économique de notre pays repose désormais sur des industries à très fort potentiel scientifique et technique : le transport (automobile, rail, aéronautique), l'énergie, la pharmacie, la chimie, le spatial ou l'armement. La compétitivité des entreprises françaises dans ces secteurs demande naturellement une grande capacité d'innovation, aussi bien qu'un personnel très qualifié, capable de s'adapter aux mutations incessantes.
Le système scolaire traditionnel français, qui nourrit cette industrie de forces vives, a reposé depuis le XIXe siècle sur l'élitisme républicain, des hussards de la République aux grandes écoles. Ce système a fonctionné pendant une époque, mais le monde a changé. Une entreprise moderne ne se réduit plus à un chef instruit, seul à la barre devant ses ouvriers. Elle a besoin de personnel qualifié à tous les niveaux, du technicien jusqu'au PDG. La formation du plus grand nombre est devenue une nécessité. L'industrie a aussi besoin d'une recherche de pointe capable de la porter vers l'avant. Pour ces deux raisons, l'Université devient maintenant un acteur économique essentiel. Cette nécessité économique se double d'une exigence sociale : notre pays ne peut pas laisser une proportion grandissante de sa population en dehors du modèle social dont il s'enorgueillit. La formation, l'adéquation entre la demande économique et l'offre scolaire et universitaire occupent là aussi un rôle majeur.
Dans ce contexte, notre enseignement supérieur a besoin de réformes. Fort de ses grandes écoles qui s'appliquent consciencieusement à la reproduction des élites, notre pays ressemble à un groupe de cyclistes ayant peu de coureurs bien entraînés devant, tentant de tirer le reste du peloton. Mais la course économique s'est durcie : aujourd'hui pour avancer vite, tout le monde doit pédaler fort, et surtout ensemble. Ce n'est plus la tête du peloton qui tire le reste, c'est l'arrière qui retarde tout le monde. Notre système de formation, fondé sur l'élitisme et sur une sélection par les mathématiques, est totalement dépassé. La France regarde fièrement défiler ses bicornes le 14 juillet, en pensant que quatre cents têtes bien pleines suffiront à repousser l'envahisseur. Elle se trompe.
La séparation entre les grandes écoles et l'Université entretient un autre cloisonnement, dont la France détient aussi le record, celui entre le monde industriel et la recherche. Les grandes écoles, largement déconnectées de la recherche - à part quelques exceptions -, participent peu à la mixité entre les futurs cadres et les chercheurs. À l'inverse, la spécificité de l'Université est la formation par la recherche, pour les étudiants qui vont jusqu'au doctorat, mais aussi la formation par des enseignants chercheurs, pour tous. Elle a la capacité d'offrir un enseignement au contact de la recherche, qui renforce la capacité d'adaptation, la curiosité, l'esprit critique, loin des recettes scolaires calibrées.
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